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Entretien avec Bettina Lioret, journaliste de radio (France Inter)

Publié le 8 décembre 2025

« Il ne faut pas rester passif face à l’information »

Autrice de documentaires pour l’émission de radio Affaires sensibles, diffusée sur France Inter, Bettina Lioret est aussi très investie dans l’éducation aux médias et à l’information. Elle intervient actuellement en Côtes d’Armor pour former les bibliothécaires et pour sensibiliser les élèves de trois collèges aux risques de la désinformation. Elle a accordé un entretien à Côtes d’Armor Magazine, dans lequel elle rappelle les réflexes utiles pour faire bon usage des médias, notamment numériques.

Bettina Lioret en atelier à la médiathèque de Plouër-sur-Rance

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à l’éducation aux médias et à l’information ?
À mes débuts chez Radio Campus Paris, en 2018, on faisait pas mal d’émissions avec des enfants et des ados. On leur donnait un micro, ils semblaient super épanouis, et moi je me demandais ce qu’ils retenaient de tout ça… Petit à petit, j’ai eu envie de développer la pédagogie autour du métier de journaliste. C’est vrai : les gens connaissent mal le métier, il y a beaucoup de méfiance. Alors j’ai trouvé ça nécessaire d’expliquer aux gens comment on travaille et de leur faire faire des émissions pour qu’ils soient directement confrontés aux obstacles, aux difficultés de notre métier.

Aujourd’hui, comment intervenez-vous pour sensibiliser le public ?
J’ai rejoint l'association Fake Off1, un collectif de journalistes qui intervient dans toute la France pour faire des ateliers, surtout auprès des collèges, ainsi que de la formation auprès des professionnels de l'action sociale. En parallèle, je fais aussi des résidences d’éducation aux médias, durant lesquelles j’interviens auprès de différents publics : personnes âgées, adultes, actifs, personnes isolées, mais aussi des ados en collèges et lycées, des enfants en primaire… Et je propose également beaucoup de formations à destination des bibliothèques.

Quels sont les messages que vous avez à cœur de transmettre lors de ces rencontres ?
Qu’il faut apprendre à s’interroger, à se repérer dans le monde médiatique et à ne surtout pas être passif par rapport à l’information. Aujourd'hui, la plupart des jeunes s'informent sur les réseaux sociaux, et on a un peu de tout là-dedans, du bon et du mauvais. Alors il faut avoir le réflexe de se demander, par exemple, qui est derrière tel ou tel compte. Il y a des enjeux politiques et économiques dans les médias numériques autant que dans les médias privés traditionnels. Et pourtant les gens considèrent que parce qu'on est sur les réseaux, il n'y a pas besoin de se méfier, de vérifier qui est derrière ce média, d’analyser sa ligne éditoriale et les angles qui y sont choisis… En fait, sur les réseaux, on est complètement passif. L’information tombe du ciel, on n’a aucun effort à faire pour y accéder. Le problème, c’est que les algorithmes nous servent systématiquement des contenus qui vont dans notre sens et ça n’aide pas à exercer son esprit critique.

Aujourd’hui, le public que vous rencontrez a-t-il conscience de l’omniprésence de la désinformation ?
Aujourd’hui, tout le monde sait que les fake news existent, mais cela n’empêche pas que l’on peut tous tomber dans le panneau. Les personnes âgées sont souvent les premières à se faire avoir, mais les actifs et les ados aussi, même si j’ai l’impression que les jeunes sont un peu plus méfiants. Alors ce qui est pour moi le plus important, c'est de leur expliquer que ça peut nous arriver à tous de tomber dans le piège. Pour illustrer cela, je donne des exemples de fausses infos auxquelles moi-même j’ai cru, et j’explique aussi que l’on croit plus facilement une fake news qui confirme nos croyances. Si moi, par exemple, je lutte contre les violences sexuelles et que je vois une vidéo dans laquelle un politique semble se comporter comme un pédocriminel, alors j’aurais tendance à la croire, même si c’est faux. Il faut avoir conscience qu’on est parfois son propre ennemi quand il s’agit de désinformation.

Quelles sont les solutions pour détecter les fake news ?
En faisant de l'EMI, on se rend compte que ce n'est pas si difficile de vérifier une information. Il faut juste revenir aux bases. Il suffit de se demander : Qui parle ? Quel est l’objectif de cette personne ? Peut-on vérifier ce qu’elle me dit ? Y a-t-il des sources ? À partir du moment où on a du mal à répondre à ces questions, alors il faut se méfier et ne surtout pas partager, parce qu'on sait que le partage de fausses informations, ça a des conséquences sur le réel, des conséquences directes de vie ou de mort. Prenez l’exemple de Samuel Paty. Cet assassinat à la base, c’est l’histoire d’une rumeur qui est arrivée aux oreilles d’un terroriste en puissance. Si tout le monde n’avait pas partagé cette fausse information, ce prof serait toujours en vie. Donc on voit qu’il y a des conséquences réelles.

Faire de l’EMI, c’est aussi éduquer plus largement à la citoyenneté…
Oui, pour cela j’aime utiliser la carte de Reporters sans frontières, qui indique en orange- rouge les pays où les journalistes sont menacés, arrêtés, torturés et assassinés, et en vert-jaune ceux où on peut être journaliste sans problème. On voit tout de suite que les pays en rouge sont des régimes autoritaires, des dictatures, et que ceux en vert sont des démocraties (même si ça devient de plus en plus orange). Donc cela permet d’expliquer qu’il y a un lien direct entre journalisme et démocratie. Les journalistes sont là pour informer les gens, surveiller les puissants et faire des enquêtes pour alerter l’opinion. On est le quatrième pouvoir et c’est pour cela que les régimes autoritaires s’en prennent aux journalistes. Ce qui est inquiétant, c’est qu’on voit que le niveau de la liberté de la presse baisse dans le monde entier depuis des années, qu'on a de plus en plus de régimes autoritaires, et qu'on a de plus en plus de journalistes en prison… Donc ça ne va pas dans le bon sens.

Un dernier sujet sur lequel vous aimeriez alerter ?
Je pense que c’est important de s’intéresser à l’économie des médias. Aujourd’hui, il y a toute une économie autour de la désinformation. Les fausses infos sont rapides et peu coûteuses à produire, et en plus elles génèrent beaucoup d’engagement, et donc des milliards de dollars de recettes publicitaires. Souvent, les gens ne savent pas que c’est la pub qui fait tourner la machine. Alors c’est important de se demander qui finance les médias, d’où vient l’argent que gagnent les Mark Zuckerberg et autres. Parce que le jour où ce ne sont plus seulement des entreprises qui ont accès à nos données, mais un État, ça peut très vite dérailler, comme en Chine où les réseaux sociaux sont devenus des outils de surveillance. Voilà pourquoi c'est très important de légiférer de manière plus ferme sur la régulation des réseaux sociaux.

1 Association de journalistes engagés dans la lutte contre la désinformation

Article issu du n°
204
de Côtes d’Armor magazine

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