- Magazine Côtes d'Armor
Entretien avec Serge Barbet, directeur du Clemi
« L’éducation aux médias et à l’information, c’est l’apprentissage de la démocratie dès l’école »
Depuis plus de 40 ans, l’éducation aux médias et à l’information est enseignée dans les établissements scolaires sous l’impulsion du CLEMI, le Centre national pour l’éducation aux médias et à l’information. Serge Barbet, son directeur, revient sur les enjeux et les évolutions de cet apprentissage, dans un paysage médiatique en constante mutation.
Comment définiriez-vous l’éducation aux médias et à l’information ?
L'éducation aux médias et à l'information, c'est l'apprentissage de la démocratie dès l'école. C'est un enseignement transversal qui, aujourd'hui, fait partie des programmes. On le retrouve dans plusieurs disciplines, aussi bien au collège qu'au lycée. L'objectif, à l’ère des sociétés numériques, c'est d’apprendre aux élèves à s'informer et à développer une culture médiatique solide.
Le CLEMI a plus de 40 ans. Comment l’EMI a-t-elle évolué au fil du temps ?
Le CLEMI a été fondé en 1983, date de l’invention de l’Internet grand public moderne. De fait, nous avons toujours travaillé en miroir avec le développement des usages numériques. À chaque étape de la révolution numérique, nous avons su adapter nos offres de formations et nos ressources pour aider les enseignants à aborder ces évolutions avec les élèves.
Justement, qu’est-ce que cette société numérique a changé en termes d’information ?
La première évolution notoire, c'est que là où auparavant, l'information était diffusée de manière verticale, les publics sont devenus à la fois récepteurs et émetteurs de l’information. Les modalités de diffusion traditionnelles ont été radicalement bouleversées et nous vivons dans des sociétés qui sont traversées par des flux informationnels massifs. Les médias dits traditionnels sont noyés dans une masse de sources d’information. Le challenge aujourd’hui, c’est que l’information fiable puisse parvenir aux citoyens. Il faut garder en tête que l’information n'est pas un bien de consommation comme un autre. C'est le ciment de nos sociétés, qui permet d’établir un débat public de qualité autour de faits avérés et vérifiés. Donc évidemment, si l'information ne permet plus de structurer le débat public, nous sommes dès lors confrontés à des dérèglements qui déstabilisent nos sociétés démocratiques. [...]
Le deuxième sujet, c’est la manière dont les plateformes numériques et les grandes solutions d’intelligence artificielle conditionnent désormais la façon dont l’information est produite et diffusée. La généralisation des IA génératives vient rebattre les cartes de façon phénoménale et les sociétés comme les systèmes éducatifs doivent « changer de logiciel » à bien des égards.
Comment sensibilisez-vous les jeunes à ces questions ?
Ce qu’il faut savoir, c'est que les acteurs de l'éducation aux médias et à l'information, notamment les enseignants, les formateurs, ne partent pas de rien. Dès la première moitié du XXe siècle, de grandes figures telles que Janusz Korczak, en Pologne, ou Célestin et Élise Freinet ont travaillé sur le sujet, et notamment sur des « pédagogies actives » qui situaient l’élève, l’enfant, l’adolescent comme producteur d’information, notamment via le journal scolaire. Par la suite, les milieux de l’enseignement se sont beaucoup inspirés de ces pédagogues, qui portent une attention particulière à se mettre à hauteur d’enfants ou d’adolescents. Le principe, c’est d’examiner d’abord la manière dont les jeunes s’informent, de partir de leurs usages réels de l’information pour les aider ensuite à s’orienter. Prenons l’exemple de l’IA. On doit être en capacité de déceler la façon dont les jeunes s’en sont emparés. Et on s’aperçoit que les usages sont très divers, et pas seulement pour l’aide aux devoirs comme on l’entend souvent. Aujourd’hui, l’usage des IA génératives structure tout simplement la façon dont les jeunes accèdent à l’information. Il faut comprendre ce phénomène pour pouvoir ensuite travailler dessus.
La deuxième notion importante, c'est que l'éducation par essence est là pour structurer, définir les concepts et les notions. L’enjeu de l’EMI, c’est d’exercer l’esprit critique des élèves et de leur donner des repères pour qu’ils puissent comprendre précisément de quoi il s’agit quand on parle de désinformation, de mésinformation ou de malinformation*, et qu’ils soient ensuite capables d’analyser et de décrypter l’offre médiatique.
Aujourd’hui, à quoi ressemblent les pratiques médiatiques des jeunes ?
Les études, et nos échanges avec les jeunes, montrent que le public scolaire a des pratiques des médias assez captives, semblables à celles de leurs parents. On se rend compte par exemple que le journal télévisé de 20 heures reste, pour la moitié des jeunes, leur première source d’information. La différence avec leurs parents, c’est que les jeunes sont plus présents sur des pratiques hybrides, avec une utilisation des réseaux sociaux beaucoup plus forte.
Il y a beaucoup d’idées reçues selon lesquelles les jeunes ne s’intéresseraient pas à l’information…
Au contraire, l'information générale, celle qui va traiter des grands sujets d'actualité, de politique, des enjeux pour la planète et pour l'avenir de nos sociétés, les intéresse fortement. On voit bien le succès que rencontrent un certain de nombre de médias qui s’adressent directement à eux, par exemple sur des plateformes de type Twitch.
Les concours de médias scolaires que nous organisons au CLEMI, comme Médiatiks ou Zéro Cliché, témoignent aussi de l’intérêt de la jeunesse pour un tas de sujets. Il n’y a qu’à voir le nombre de projets qui nous remontent, que ce soient des créations de web radio, web TV, journaux scolaires…
La lutte contre la désinformation est aujourd’hui un enjeu crucial. Quelle est la place de l’EMI aujourd’hui dans les programmes scolaires ?
Depuis 2013 et la loi de refondation et d’orientation de l’école, l’EMI fait partie du socle commun de compétences, ce qui signifie que ce sont des notions que les élèves doivent maîtriser à la sortie de leur scolarité obligatoire. Depuis, cette éducation aux médias et à l’information s’est progressivement développée dans les enseignements, notamment à la faveur de la réforme des programmes du collège en 2015, qui a établi des enseignements pédagogiques interdisciplinaires qui intègrent l’EMI. En 2019, la réforme des programmes du lycée a instauré les enseignements de spécialité, dans lesquels on voit également émerger les questions d’éducations aux médias et à l’information, aussi bien du côté des humanités que des sciences. La réforme en cours des programmesd’enseignement moral et civique prévoit une augmentation du temps consacré àl’éducation aux médias et à l’information au collège. Donc on voit bien aujourd'hui que ce sujet irrigue de plus en plus les enseignements, avec l’objectif de former des citoyens libres et éclairés.