- Magazine Côtes d'Armor
Entretien avec Julien Kostrèche, directeur d’Ouest Medialab
« Le nombre de journalistes en Bretagne est spectaculaire »
Basée à Nantes, l’association Ouest Medialab rassemble de nombreux acteurs de l’information locale de proximité, dans le but d’accompagner leur développement et leur transformation, notamment face aux enjeux du numérique. Depuis 2019, la structure réalise une cartographie des médias en France. Son directeur Julien Kostrèche revient avec nous sur les particularités du paysage médiatique breton, dont la diversité favorise la bonne information de la population dans le territoire.
Julien Kostrèche, selon la cartographie des médias élaborée par Ouest Medialab, la Bretagne ne compte pas moins de 164 rédactions au total. C’est beaucoup ?
On ne peut pas vraiment dire qu'en nombre de rédactions, on soit à un niveau beaucoup plus élevé que dans d'autres régions. Il y a une bonne diversité mais on reste, par exemple, a un niveau comparable à la Loire-Atlantique. Par contre, ce qui est vraiment très spectaculaire en Bretagne, c'est le nombre de journalistes, et notamment le nombre de journalistes titulaires de la carte de presse. Rapporté au nombre d’habitants, il peut être deux fois supérieur à celui d’autres régions.
Comment peut-on expliquer cela ?
La principale explication, c’est qu’on a en Bretagne deux quotidiens régionaux, avec Ouest France, qui est le premier quotidien de France, et Le Télégramme qui est aussi l’un des groupes de presse régionaux les plus dynamiques. C’est assez déterminant car rien qu’avec ces deux titres, on atteint à peu près la moitié des cartes de presse de Bretagne. Après, on a tout le paysage des médias associatifs, à commencer par les radios qui sont nombreuses, puis des magazines de presse ou des médias en ligne indépendants. Et bien sûr, il y a le service public audiovisuel, France Bleu et France 3, qui sont aujourd’hui regroupés sous la marque Ici. Derrière tous ces médias, on voit qu’il y a un bon maillage du territoire et qu’il n’existe pas aujourd’hui en Bretagne de déserts informationnels.
Cette diversité des médias en Bretagne contribue-t-elle à préserver la population de la désinformation ?
Je pense qu'effectivement, nous avons vraiment en Bretagne des médias pluriels, certains appartenant à de grands groupes, d’autres plus petits. Tous ont des lignes éditoriales différentes et font des choix différents dans la manière de traiter l’actualité. Cela contribue à une meilleure qualité de l’information, car le citoyen peut s’informer auprès de différentes sources et comparer les traitements pour se faire son propre avis.
Après, je pense que la désinformation touche davantage l’information nationale et internationale, par exemple lorsque l’on évoque les grosses manipulations, l’ingérence des États étrangers ou d’autres phénomènes qu’on a pu voir à l’œuvre dans les campagnes électorales, dans d’autres pays… En local, ce type de manipulation de l’information circule moins. Bien sûr, il y a parfois des informations mensongères ou des gens mal intentionnés qui veulent déstabiliser ou créer du doute, mais l’avantage en local c’est que c’est beaucoup plus facile pour les journalistes d’aller vérifier directement. La proximité permet d’établir des liens de confiance et je pense qu’il y a moins de défiance envers les journalistes locaux, sans doute parce qu’on les croise au coin de la rue, au café ou le dimanche au stade et qu’on peut échanger avec eux si on n’est pas content de la façon dont ils ont parlé de tel ou tel sujet.
Les journalistes locaux rencontrent-ils malgré tout des difficultés sur le terrain ?
Depuis quelque temps, on ressent qu’il y a un vrai enjeu d’accès aux sources. On voit bien que les réseaux sociaux ont donné des moyens de communication directs à tout le monde : institutions, entreprises, préfecture, musée, associations, université, hôpital, etc. Les médias ne sont plus forcément un passage obligé pour donner de l’information. De fait, on voit certaines institutions contrôler de plus en plus l’information qui est envoyée aux journalistes, voire verrouiller l’accès aux sources, et ça, c’est quand même un problème...
À Ouest Médialab, vous avez notamment pour mission d’accompagner les médias dans leur transition et leur développement, notamment numérique. Dans ce cadre, vous formez des journalistes à l’utilisation de l’intelligence artificielle. Ces nouveaux outils sont-ils compatibles avec la déontologie du métier ?
Oui, car l’IA peut être un outil d’enquête supplémentaire. Elle peut apporter une aide dans le traitement d’informations volumineuses ou complexes, pour recouper les informations, ou même pour synthétiser et analyser des notes manuscrites prises sur le terrain. Elle peut aussi être une sorte d’assistant qui permet de gagner du temps pour trouver des idées de traitement ou d’angles sur un sujet… Ou pour aider à taguer des articles, à valoriser les archives, à adapter les contenus dans des formats différents… Bien entendu, la limite c’est de ne jamais prendre pour argent comptant ce que rapporte l’IA. Le journaliste doit toujours vérifier les informations qu’il a obtenues de l’IA et, surtout, doit respecter le devoir de transparence envers le public, en précisant quand et pourquoi il a utilisé l’IA. Les gens sont intelligents, ils comprennent ce que ça peut apporter. Et l’IA a l’intérêt de libérer les journalistes de tâches fastidieuses pour qu’ils puissent se concentrer sur la valeur intrinsèque de leur travail : réfléchir à des sujets, aller sur le terrain, nourrir leur réseau, vérifier les informations.